Alain Jean-Mairet » 2008 » February

L’antisémitisme et le journalisme — suite

La même lectrice a suivi l’évolution de l’affaire, grâce à une nouvelle dépêche:

Agression antisémite: garde à vue

Un étudiant en médecine de 26 ans a été placé en garde à vue à l’hôtel de police de Grenoble dans le cadre de l’enquête ouverte à la suite d’une agression antisémite dont dit avoir été victime mardi un étudiant en pharmacie de 22 ans dans la bibliothèque de la faculté de médecine de Grenoble, a-t-on appris de source policière.

L’étudiant en médecine a reconnu s’être emporté lors d’une discussion sur la religion avec son camarade de pharmacie qui portait une kippa au moment des faits. Selon ses déclarations, son camarade de confession juive l’aurait poussé, il aurait alors riposté en le faisant tomber et en lui assénant un coup de pied au visage accompagné d’insultes à caractère antisémite. Le futur médecin a expliqué également avoir par la suite présenté des excuses à sa victime.

L’étudiant en pharmacie avait porté plainte le soir même de son agression au commissariat d’Aix-les-Bains (Savoie) dont il est originaire. AP

Il faut admirer la formulation dithyrambique de la première phrase avec en particulier «à l’hôtel de police de Grenoble dans le cadre de l’enquête ouverte à la suite d’une agression antisémite dont dit avoir été victime» là où il aurait suffit de «Un étudiant en médecine de 26 ans a été placé en garde à vue à la suite de l’agression antisémite d’un étudiant en pharmacie de 22 ans dans la bibliothèque de la faculté de médecine de Grenoble». Le but est ici aussi de faire douter de l’agression et de la parole de la victime alors même qu’il est dit par la suite que l’agresseur reconnaît les faits.

Dans le second paragraphe la parole de l’agresseur ne demande pas de conditionnel, car son témoignage n’est pas mis en doute, contrairement à celui de la victime. La formulation de l’aveu est disculpante, il s’est seulement «emporté lors d’une discussion». Pas un méfait bien grave d’autant que c’était avec «un camarade», pas la victime. L’AFP nous avait d’ailleurs fait comprendre précédemment qu’il s’agissait d’un petit incident entre étudiants… La mention «qui portait une kippa au moment des faits» veut nous faire comprendre que la victime est en fait un extrémiste obtus et comme la «discussion» portait sur la religion, il est sous-entendu qu’il a tenu des propos extrémistes qui ont provoqué le malheureux agresseur. D’ailleurs, si les caricatures provoquent les musulmans, a fortiori le port d’une kippa devrait être sanctionné par le Conseil des droits de l’homme…

La déclaration de la victime, euh non de l’agresseur va d’ailleurs bien dans ce sens puisqu’il rapporte que la victime l’a d’abord agressé «selon ses déclarations, son camarade de confession juive l’aurait poussé». Pourtant il était plein de bonnes intentions pour «son camarade de confession juive», mais, ainsi provoqué, «il s’est emporté» et à riposté… que pouvait-il faire d’autre que de lui asséner un coup de pied au visage et de l’insulter parce que Juif? On reste au conditionnel pour le contenu de l’agression: «il aurait alors riposté en le faisant tomber et en lui assénant un coup de pied au visage accompagné d’insultes à caractère antisémite.» Ben quoi, il l’avait cherché, c’est tout de sa faute, c’est lui le coupable!

«Le futur médecin a expliqué également avoir par la suite présenté des excuses à sa victime.» L’agresseur-victime, contrairement à la victime-agresseur, est quelqu’un de sérieux, c’est un «futur médecin». D’ailleurs il «a expliqué également avoir par la suite présenté des excuses à sa victime». Faute avouée, puisqu’il «a reconnu s’être emporté», est à moitié pardonnée, et là vu qu’en plus il a «présenté des excuses», il n’y a carrément plus rien à lui reprocher!

Essayons de visualiser la scène, l’homme s’emporte, fait tomber sa victime, lui assène un coup de pied au visage, l’accompagne d’insultes antisémites pour faire bonne mesure et, avant de partir, lui dit: «Bon allez, je m’excuse, on oublie tout et on reste bons camarades!» Pas très crédible. Autre scénario: l’homme apprend qu’une plainte a été déposée et s’empresse de présenter des excuses. Possible, mais toujours pas de prise de conscience de sa culpabilité. La motivation des éventuelles excuses reste à investiguer et, dans tous les cas, n’enlève rien au délit que constituent les coups et les insultes racistes.

«L’étudiant en pharmacie avait porté plainte le soir même de son agression» – ici on sous-entend que la victime s’est elle-même emportée en déposant plainte aussi rapidement, alors même que l’agresseur était repentant et allait présenter des excuses. Bref la victime a fait tout un flan pour rien… d’ailleurs s’il avait déposé plainte ailleurs que là «dont il est originaire» on n’aurait sans doute pas reçu sa plainte…

RAPPEL:
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UPDATE: Le témoignage de l’étudiant agressé:

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