Alain Jean-Mairet » 2004 » August

À qui obéissent les terroristes islamistes?

Aux «vrais coupables»? À une idéologie? En tout cas, à une illusion.

Si les otages français Christian Chesnot et Georges Malbrunot sont tués par les terroristes de l’«Armée islamique en Irak», nous aurons la preuve que celle-ci se moque des pressions politiques internationales, de l’avis du président de la République française comme de celui du rédacteur en chef d’Al Jazira, du chef historique de l’OLP et des autres personnages en vue qui espèrent les influencer, les convaincre que la France et le journalisme sont deux éléments qu’il vaut mieux avoir de son côté. Mais alors, qui écoutent-ils?

Et si les otages sont libérés, nous aurons la preuve que les terroristes écoutent les personnages en question. Pas Jacques Chirac, mais les Musulmans qui se sont dit indignés par leur action. Or de deux choses l’une: ou l’on a une influence sur les preneurs d’otages et l’on porte dès lors une part de responsabilité dans leurs actes; ou l’on n’a pas d’influence sur eux, et alors pourquoi les ravisseurs auraient-ils cédé?

De toute évidence, les terroristes sont inspirés par les grandes voix du débat international. De toute évidence aussi, ils préfèrent les voix islamiques. Or si le terrorisme est si présent, si pressant, à qui la faute, si ce n’est à ses sources d’inspiration? D’où il s’ensuit que les vrais coupables sont les voix plaidant la suprématie, sous une forme ou une autre, de l’Islam. Le raisonnement est, au moins partiellement, légitime.

Mais les terroristes sont également très politisés, et en cela notoirement anti-occidentaux. À ce titre, ils sont les plus véhéments adeptes de l’idéologie islamiste, héritière des aberrations totalitaires du XXe siècle occidental.

La thèse est déjà plus séduisante et permet d’éloigner le spectre hideux de la culpabilité des personnages qui semblent le mieux à même d’apporter une solution au problème. Car les terroristes ne seraient dès lors que des esprits égarés, des Musulmans sincères à la rigueur, mais trop peu ou trop mal instruits des visées réelles de la dernière religion monothéiste révélée (et, en l’occurrence, des impératifs de la realpolitik). Et il y a beaucoup de vrai là-dedans aussi. Quoique personne ne soit fondé à nous dire quelles sont ces visées.

Mais certains aspects ne collent pas. Il n’y a aucune cohésion idéologique dans l’expression de l’islamisme. Certes, il y a de prétendues bases religieuses. Mais les activistes islamistes ne sont pas religieux. Il y a une désorganisation systématique. Même leurs réseaux structurés prennent la forme de nébuleuses informelles. Personne ne les guide d’une voix centrale et claire. Ici, tout est mou, ou cassant au lieu de dur, et fuyant.

S’il existe indéniablement une idéologie totalitaire islamiste, celle-ci semble manquer d’un noyau clairement défini. Ce serait la foi islamique, gigantesque fourre-tout opaque et si profond qu’il faudrait des décennies d’étude exclusive pour en cerner la substance.

Alors émerge l’idée d’une évolution, d’une phase, incontrôlée. De même que le Christianisme dut traverser la Réforme, l’Islam pourrait être en train de franchir une étape décisive de son développement. Ce faisant, il se décompose, se désassemble, et ce mouvement crée parmi de nombreux Musulmans le besoin de recréer l’unité, à plus petite échelle, autour de valeurs intangibles et inaltérables. Certains d’entre eux sont éperdus de paix, d’autres de guerre, la plupart évoluent à tâtons entre les deux, mais tous sont travaillés par la question de leurs valeurs religieuses.

Leur autre point commun, il me semble, est la «mauvaise foi». La mauvaise foi est une croyance, souvent sincère, forgée non par l’étude de faits menant à une conclusion, ni par une révélation transcendante, mais par un artifice de la pensée que l’on habille ensuite de faits, choisis uniquement dans le but de conforter l’idée initiale. Au niveau politique, le plus visible, cela se traduit par une frénésie de conspirationnisme.

De fait, le Moyen-Orient est en proie à un pullulement de théories du complot. Ce phénomène est nouveau. L’Islam millénaire, traditionnel, n’était pas conspirationniste, comme en témoigne, par exemple, l’absence de termes originaux arabes, persans ou turcs désignant ce type de comportement.

Que s’est-il passé?

La religion islamique a failli. Depuis bien longtemps, les Musulmans sont à la traîne dans tous les domaines, partout dans le monde, au point qu’aucun d’entre eux ne peut plus l’ignorer. Et lorsqu’une foi religieuse, le fondement de toutes les certitudes qui guident le croyant tout au long de sa vie, se révèle défectueuse, que faire?

Depuis deux siècles, les Musulmans agitent les bras au ciel et lancent des imprécations autour d’eux. Cet égarement, ajouté à la tradition belliqueuse de l’Islam, a conduit à la situation actuelle de «guerre» entre l’Islam militant et les valeurs de l’Occident.

Un jour ou l’autre, l’Islam retrouvera l’équilibre et les Musulmans leur «bonne foi». D’ici là, il est urgent de s’en protéger. L’Islam restera mortellement dangereux, pour les siens d’abord, mais aussi pour ses amis comme pour ses ennemis, jusqu’à qu’il ait entièrement digéré sa crise d’identité.

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