Alain Jean-Mairet » Lettre ouverte à Unicef Suisse
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Lettre ouverte à Unicef Suisse

Comité suisse pour l’Unicef
Mme Elsbeth Müller
Secrétaire générale
Baumackerstrasse 24
8050 Zurich 

Lucerne, le 19 janvier 2007 

Madame,

J’ai bien reçu votre publipostage personnalisé du 15 courant me proposant de soutenir vos projets de lutte contre l’excision et je vous en remercie.

Dans ce courrier, vous me soumettez un nombre impressionnant de variantes de soutien. Ainsi, je peux

  1. devenir «membre soutien» de l’Unicef;
  2. souscrire un parrainage visant à soutenir la lutte contre l’excision en Somalie, au Burkina Faso et en Gambie;
  3. commander des places à un concert de soutien, à Berne;
  4. commander des billets spéciaux donnant droit à rencontrer Joy Denalane;
  5. faire un «don pour le travail d’information et de sensibilisation en Suisse», toujours en relation avec l’excision;
  6. faire un don soutenant spécifiquement l’interdiction de la pratique de l’excision, en Suisse aussi;
  7. faire un don en faveur de vos projets de lutte contre l’excision en Somalie, au Burkina Faso et en Gambie.

J’ai devant moi, outre votre lettre, trois bulletins de versement et un formulaire de commande. Tout cela pour une cause apparemment irréprochable. Qui ne voudrait pas voir enfin disparaître définitivement la pratique monstrueuse que vous dénoncez ainsi. Pourtant, je ne vous soutiendrai pas, et je recommande publiquement ici de ne pas le faire. Voici pourquoi.

Vos arguments sont malhonnêtes.

Dans votre lettre, vous attribuez à votre action le recul, de 66 à 25%, des excisions de jeunes filles âgées de 0 à 20 ans et prenez appui sur cette preuve de succès pour proposer l’interdiction («tolérance zéro») de l’excision. Outre que vous négligez de fournir la moindre référence à ces chiffres, vous omettez ainsi l’influence de quantités d’autres facteurs dont il serait faux de vous attribuer le mérite. En Afrique noire, la pratique de l’excision est souvent motivée par des superstitions et des croyances fantaisistes (par exemple que le clitoris, s’il n’est pas coupé, va pousser jusqu’à pendre entre les jambes), que la simple avance de la civilisation contribue dans une très large mesure à faire disparaître des esprits. Dans les pays où vous vous proposez d’agir, la fréquence des excisions baisse naturellement, avec ou sans votre action.

Bien entendu, votre action y participe, et cela est tout à l’honneur de vos représentant(e)s sur place, dont le travail est admirable et mérite mille fois, en soi, c’est l’évidence même, d’être soutenu, mais en vous attribuant le mérite de cette évolution et en visant de tels pays, vous vous assurez un succès facile et négligez d’intervenir là où la situation ne s’améliore pas, voire s’aggrave. Et vous êtes payée pour le savoir.

Vos informations sont mensongères.

À deux reprises, vous précisez qu’aucune religion n’exige l’excision. L’utilisation du verbe «exiger» rend votre affirmation formellement exacte, mais elle induit en erreur – elle ment par omission. Une religion, l’Islam, comporte des textes sacrés recommandant expressément l’excision. Ainsi, dans son article «To Mutilate in the Name of Jehovah or Allah: Legitimization of Male and Female Circumcision» paru dans Medicine and Law, juillet 1994, p. 575-622, l’expert de loi islamique suisse d’origine palestinienne Sami A. Aldeeb Abu Sahlieh explique la chose suivante (je traduis):

La narration la plus fréquemment citée relate un débat entre Mahomet et Um Habibah (ou Um Atiyyah). Cette femme, connue pour pratiquer l’excision de femmes esclaves, était l’une des femmes qui avait émigré avec Mahomet. La voyant, Mahomet lui demanda si elle continuait de pratiquer sa profession. Elle répondit par l’affirmative et ajouta: «à moins que ce ne soit interdit et que tu ne m’ordonnes de cesser.» Mahomet répondit: «Oui, c’est autorisé. Viens plus près de moi, que je puisse t’instruire [à ce sujet] – si tu coupes, ne coupe pas trop, car cela donne plus de rayonnement au visage et c’est plus plaisant pour le mari.»

Ce «hadith» est également présent dans l’excellente collection de textes islamiques tenue par l’Université de Californie du Sud, qui le mentionne dans sa traduction partielle du Sunan d’Abu-Dawud (numéro 5251). Et Abu Sahliej, dans le même ouvrage cité plus haut, donne encore ce mot du prophète Mahomet: «La circoncision est une sunna (tradition, ou pratique) pour les hommes et une makruma (acte honorable) pour les femmes.»

De sorte qu’il est fort commun, et en fait «islamiquement raisonnable», pour les savants musulmans, d’affirmer que l’excision ne saurait être interdite, puisque le prophète, considéré comme un modèle parfait et la source même des lois obligatoires de l’Islam, l’a expressément autorisée, et que s’il y a interdiction, celle-ci ne peut porter, dans le respect de la religion islamique, que sur la version dite «pharaonique» de l’excision, soit l’infibulation, qui prévoit l’ablation du clitoris entier, des petites lèvres et d’une partie des grandes lèvres puis la suture de l’organe.

En omettant de mentionner ces éléments, vous portez vos lectrices et lecteurs à croire que l’excision n’a rien à voir avec la religion, ce qui est absolument faux dans tous les pays où l’Islam est très présent. Et vous n’êtes pas en position de prétendre ignorer un élément aussi crucial pour l’entreprise que vous proposez.

Dans le même ordre d’idées, vous répandez une vision fausse de la présence de l’excision dans le monde à travers un graphique laissant entendre que cette pratique serait inconnue dans la grande majorité des pays musulmans. Selon votre carte, seule l’Afrique est concernée. Cette représentation est mensongère à deux titres. D’abord, vous omettez de préciser que si vous n’avez aucun chiffre pour les pays musulmans (à l’exception des pays musulmans africains), c’est tout simplement parce que vous ne disposez pas d’informations car les régimes de ces pays n’autorisent pas les Nations unies à y travailler librement. L’impression de l’absence de problème d’excision dans ces pays ne résulte donc que de votre propre ignorance. Et vous mentez à un deuxième titre, car depuis la libération d’Irak en 2003, des équipes de femmes ont pu enquêter sur le sujet au Kurdistan irakien, où elles ont constaté des taux d’excision de l’ordre de 60%.

Ces résultats sont connus des Nations Unies depuis plus de deux ans – les ignorer est tout simplement coupable, car ils indiquent que la situation est beaucoup plus grave que vous ne le signalez et surtout que des millions de femmes et d’enfants, certainement, sont laissées sans aucune aide dans les pays musulmans du Moyen-Orient, où la motivation religieuse islamique, comme nous l’avons vu plus haut, est un critère prédominant.

Vos solutions sont des leurres.

L’interdiction de l’excision est en force en Égypte depuis longtemps. Mais le taux officiel d’excision y est de 97%, soit un maximum à peu près absolu, ce qui suggère que l’interdiction légale n’a aucune influence notable sur la pratique de l’excision dans les communautés où la religion islamique, qui a ses propres lois, censément supérieures à celles des hommes, est largement pratiquée et respectée. Il est tout aussi illusoire, pour des raisons analogues, de dépenser de l’énergie et des moyens pour faire interdire explicitement cette pratique en Suisse, où elle est déjà condamnable. Le problème, ici, où sans doute aucune citoyenne ni aucun citoyen suisse de souche ne songerait seulement à faire exciser sa fille, est qu’elle n’est pas condamnée. Ce qu’il faut, c’est traquer les coupables et imposer les sanctions, faire appliquer la loi.

Et le problème est plutôt d’ordre psychologique, car tout indique que l’écrasante majorité des coupables sont à la fois étrangers et musulmans, des gens, donc, qu’il est politiquement incorrect de stigmatiser. Et une nouvelle interdiction, comme vous la proposez, qui ne ferait aucune référence à la religion islamique, laquelle, rappelons-le, recommande l’excision, par la bouche du prophète Mahomet, ne ferait rien pour surmonter cet obstacle.

Votre action est nuisible.

En [induisant] ainsi les Suissesses et les Suisses en erreur, en consacrant des moyens importants, tels que le publipostage en question ici, à désinformer la population, vous contribuez à cacher les causes réelles et l’ampleur effective du problème. Vous dirigez les efforts et les ressources sur des cibles faciles au lieu de porter secours aux plus malheureuses victimes de cette pratique barbare. En excusant ainsi de facto l’excision d’origine religieuse islamique, vous protégez la seule cause de cette véritable catastrophe humanitaire qu’est l’excision qui soit aujourd’hui en augmentation. En effet, si les progrès de l’alphabétisation et de la civilisation font reculer naturellement les excisions motivées par la superstition et les traditions tribales, ils ont aussi pour conséquence une meilleure connaissance des textes sacrés musulmans dans les populations concernées, ce qui favorise d’autant la pratique de l’excision, dans toutes les communautés musulmanes, y compris en Occident.

Ainsi, si je suis tout disposé à admettre que les actions que vous financez sont bénéfiques en elles-mêmes et que les gens que vous soutenez sont certainement fort honorables, ou davantage, force m’est de constater que votre manière de gérer vos ressources et d’informer vos donateurs contribue plutôt, dans l’ensemble, à aggraver le problème actuel de l’excision, qui est de toute évidence directement lié à la pratique de la religion islamique. Votre action, à vous, Mme Elsbeth Müller, et au Comité suisse pour l’Unicef, est donc nuisible à la cause même que vous prétendez défendre.

Je recommande donc aux donateurs potentiels d’éviter de soutenir votre politique et plutôt de favoriser la lutte contre l’excision par d’autres moyens, à définir. La première étape étant bien sûr une réflexion et un débat qui soient enfin débarrassés des fausses certitudes politiquement correctes.

Salutations

Comments

  1. Julien
    January 20th, 2007 | 12:35 am

    Excellente réponse très bien structurée.

    Vous dites “En incitant ainsi les Suissesses et les Suisses en erreur”… ne faudrait-il pas plutôt dire “En induisant ainsi les Suissesses et les Suisses en erreur”?

    [AJM: Vous avez raison, bien sûr. Merci de votre remarque!]

  2. March 1st, 2007 | 7:41 am

    […] Voir aussi: Lettre ouverte à Unicef Suisse L’Islam mutile les femmes L’excision est-elle un problème islamique? L’excision en Suisse et les médecins idiots utiles Une députée suédoise demande des contrôles systématiques de l’excision […]

  3. June 30th, 2007 | 6:56 pm

    […] aussi: Débat d’experts musulmans sur l’excision Lettre ouverte à Unicef Suisse L’Islam mutile les femmes L’excision est-elle un problème islamique? L’excision en Suisse et […]

  4. Netha
    January 20th, 2008 | 1:44 pm

    L’excision est pratiquée aussi en France, à Paris ;
    des fillettes disparaissent des classes pour quelques jours, si elles ne reviennent pas, c’est qu’elles sont mortes d’hémorragie.
    La famille dit alors à l’enseignant que l’enfant est rentré au pays.
    Témoignage entendu d’un enseignant.

  5. Richard
    February 6th, 2008 | 2:46 pm

    un seul mot: BRAVO