Alain Jean-Mairet » Enderlin / Karsenty — une déontologie en question
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Enderlin / Karsenty — une déontologie en question

Ceci est le deuxième billet d’une série (1345678) consacrée à expliciter le jugement, rendu le mois passé par la 11e Chambre de la Cour d’appel de Paris, qui déboutait Charles Enderlin et France 2 de leurs demandes à l’endroit de Philippe Karsenty. Philippe Karsenty était attaqué en diffamation par les premiers pour avoir critiqué le reportage de France 2 selon lequel l’armée israélienne aurait tué un enfant palestinien au carrefour de Netzarim, dans la bande de Gaza, en septembre 2000.

Ce jugement est exemplaire, car c’était la première fois qu’un tribunal examinait le fond de l’affaire et exigeait par exemple de France 2 qu’elle produise enfin les séquences qui, selon Enderlin, prouvaient que l’enfant avait bien été tué. Ce jugement (ici sous forme de document pdf) est en fait le tout premier examen sérieux de cette affaire par une instance à la fois indépendante et supérieure.

Ce deuxième billet traite de l’organisation interne des professionnels qui ont réalisé le reportage. Voici le considérant du tribunal (page 9 du jugement):

Considérant qu’il est constant que Charles ENDERLIN n’a pas été témoin des faits qu’il a commentés en voix «off», selon un procédé nullement contraire à la déontologie des journalistes, dès lors qu’il est compris des téléspectateurs; qu’en l’occurrence, FRANCE 2 a indiqué, le 1er octobre 2000, que la mort de l’enfant avait «été filmée par TalaI ABU RAMAH, [son] correspondant à Gaza» et, le 2 octobre, que le cameraman «filmait l’inacceptable», ce qui ne permettait pas nécessairement d’en déduire que le commentateur n’était pas sur les lieux; que ce fait a conduit Philippe KARSENTY, sans qu’il puisse alors en induire que l’événement commenté était faux, à s’interroger sur la concordance entre les images choisies par le cameraman palestinien («c’est moi qui décide ce qui est important», l’entend-on dire dans une des interviews), et le commentaire de ces images par Charles ENDERLIN; 

Le tribunal établit ici, notamment, que Charles Enderlin, un journaliste de premier plan, jouissant d’une grande réputation, et donc d’une position d’autorité, n’avait pas assisté aux faits qu’il décrivait et que personne, sur la base de ce qui avait été diffusé par France 2, ne pouvait le savoir.

À entendre simplement le reportage, les téléspectateurs devaient ou pour le moins pouvaient supposer que le correspondant de France 2 avait assisté à ce qu’il décrivait. Pour mémoire, voici ce qu’il avait dit (séquence vidéo complète et extrait crucial du texte):

Ici, Jamal et son fils Mohamed sont la cible de tirs venus de la position israélienne [images de la position israélienne]. Mohamed a 12 ans, son père tente de le protéger. Il fait des signes. Mais, une nouvelle rafale, Mohamed est mort, et son père gravement blessé.

D’où il ressort que France 2 a déclaré que des soldats israéliens avaient commis un infanticide (pris pour cible et tué un enfant) sur la seule base du témoignage d’un caméraman palestinien. Et ceci sans rien mettre au conditionnel, ni signaler que Charles Enderlin, le correspondant sur place, qui donnait ce commentaire, n’avait pas assisté aux scènes qu’il décrivait pourtant en termes tout à fait affirmatifs.

Est-il usuel, pour les médias qui travaillent dans les Territoires palestiniens, de présenter en leur nom des séquences d’information fournies en intégralité par de simples caméramans de la région, travaillant de manière totalement autonome? Est-ce acceptable? Existe-t-il seulement des relations de confiance quelconques permettant de justifier une telle accusation d’infanticide? Dans quelle mesure l’authenticité de ces informations est-elle contrôlée et contrôlable? Par exemple, le reste du matériel filmé par ce caméraman permet-il de confirmer la thèse de l’infanticide? Et qu’en est-il des séquences tournées ce jour-là par les caméramans des autres agences de presse? France 2 et Enderlin avaient-ils d’autres bonnes raisons de soutenir ainsi ce récit, sans la moindre réserve?

Philippe Karsenty a réuni les travaux de plusieurs personnes et groupes qui ont tenté de faire la lumière sur cette affaire, et a émis les accusations [1] qui lui ont valu l’attaque en justice de France2. Dans les prochains billets, nous allons examiner les éléments sur la base desquels la Cour d’appel de Paris a estimé que Karsenty était de bonne foi et ne pouvait pas être condamné pour avoir qualifié ce reportage de France 2 de «fausse mort», «faux reportage», «mascarade», «supercherie», «pure fiction», «imposture», «faux» et «imposture médiatique».

Autres billets de la série:
1 Enderlin / Karsenty — le droit de critiquer la presse, à quelles conditions
3 Enderlin / Karsenty — le mystère de l’agonie disparue
4 Enderlin / Karsenty — l’actualité mise en scène?
5 Enderlin / Karsenty — où sont les balles?
6 Enderlin / Karsenty — où est le sang?
7 Enderlin / Karsenty — où sont les blessures?
8 Enderlin / Karsenty — où sont les témoins?

Comments

  1. Catherine Robin
    June 6th, 2008 | 12:55 pm

    Tout cela n’est que du blabla.

    Pour faire simple : Karsenty a critiqué de bonne foi. Donc pas de diffamation.

    Mais : il n’a en aucune façon apporté la preuve formelle d’une mise en scène. D’une fausse mort de cet enfant.

    Le seul point de discussion, au final, est que l’on ne saura sans doute jamais avec certitude de quelle “nationalité” était la balle qui a TUE cet enfant. Qui est bien mort.

    AJM: Ces balles ont été extraites du mur par le même caméraman qui a fourni les images. C’est lui qui le dit (une bévue, pendant une interview filmée). Mais elles n’ont jamais refait surface.

    Karsenty mène depuis 8 ans une bataille qui ne sent pas bon. Pas loin du négationnisme.

    J’aimerais bien savoir pour qui, pour quoi, il s’acharne ainsi sur cet enfant ? Quel intérêt fondamental de nier la mort de ce gosse-là ? Pour un dont l’origine de la mort pourrait éventuellement être discutée, combien d’indiscutables ?

    AJM: Combien d’autres infanticides? Aucun.

    Sale “combat” que celui de Karsenty.

  2. June 6th, 2008 | 4:58 pm

    Catherine,

    L’affaire Al Dura est un symbole très répandu parmi les Islamistes radicaux, et utilisés pour fanatiser les populations et les inciter à la haine contre l’Etat hébreu. En particulier, beaucoup d’activités terroristes se revendiquent de Mohamed Al Dura. Sa mort a été utilisée comme leitmotiv pour justifier la monstruosité israélienne.

    Si la véracité de l’information est remise en cause, et elle l’est, indéniablement, alors France 2 a peut-être provoqué un déferlement de haine qui aurait pu, sinon être évité, être moins exacerbé. Vous affirmez que l’enfant est mort. Nous n’en savons rien. Charles Enderlin n’en savait rien, il n’était pas sur place. Les conséquences géopolitiques sont telles qu’affirmer que les Israéliens ont tué de sang froid un enfant alimente un cliché non fondé. Vous pouvez en parler à la femme de Daniel Pearl assassiné notamment à la mémoire du petit Mohamed.

    Ce qui est attendu aujourd’hui de la part de France 2, c’est admettre que dans le doute, il aurait fallu s’abstenir. Vous parlez d’un grand nombre d’infanticides. Des guerres propres ça n’existe pas. Vous parlez d’infanticides, mais infanticide implique une forme d’intention, qu’on sait inexistante. Parlons plutôt d’accidents ayant entrainé la mort d’enfants (on peut également s’interroger sur la responsabilité des parents quand à la présence d’enfants sur les zones d’où sont tirées les roquettes de Gaza) Cependant, l’affaire Al Dura a alimenté un cliché dont vous semblez vous même être victime aujourd’hui. Voilà pourquoi c’est important.

    Le plus important, c’est que France 2 reconnaisse que le doute est permis, et que présenter une présomption comme une vérité est une erreur. S’ils ne le font pas, j’ose à peine imaginer les dérives journalistiques qui en découleraient, et pas seulement au Proche-Orient.

  3. Golden Girl
    June 8th, 2008 | 12:27 am
  4. Daniel cohen
    July 3rd, 2008 | 1:52 pm

    Toute cette polémique pour contester la thèse de FR2.

    AJM: Je rappelle que c’est France 2 qui a lancé cette action en justice.

    C’est vraiment scandaleux, pourtant aucune controverse n’a été soulevée sur les différents reportages montrant des actes qualifiés de “terroristes” émanant des palestiniens.

    AJM: Évidemment: les terroristes en question sont des héros pour les palestiniens.

    Il faut quant même rompre avec cette hypocrisie se basant sur le principe du 2 poids/ 2 mesures. D’ailleurs l’histoire nous a toujours montré que l’État hébreu n’a jamais pris en considération ni droit  ni moral (Les exemples à ce propos  se multiplient),

    AJM: En fait, il n’y a aucun autre “exemple” démontré d’infanticide par les soldats israéliens — juste des calomniateurs qui affirment vaguement que la chose serait courante.

    pourquoi cette foi- ci ses soldats y  attacheront une importance .  Disons  le clairement  toute cette bataille ( CRIF et compagnies….) pour  ne pas laisser  des traces visuelles de condamnation  pour cet État (l’exemple de logique américano- sioniste à l’ONU) 

    AJM: La condamnation a été immédiate et mondiale, ce 30 septembre 2000. Rien ne pourra jamais compenser les dommages qu’elle a causés. Le moins que l’on puisse faire est de reconnaître qu’elle était fantaisiste et négligente.

    ; un État qui sort de l’ordinaire et de la logique  des droits de l’homme, voire même de  la nature commune des nations civilisées.

    AJM: En effet. Aucune nation du Moyen-Orient n’est seulement 100 fois moins civilisée qu’Israël. Et tout indique que n’importe laquelle des nations dites civilisées se comporterait de manière sensiblement plus barbare dans des circonstances comparables.

  5. Daniel cohen
    July 4th, 2008 | 10:31 am

    AJM: En fait, il n’y a aucun autre “exemple” démontré d’infanticide par les soldats israéliens — juste des calomniateurs qui affirment vaguement que la chose serait courante.

    Comment donc qualifier  les massacres répétitifs aux territoires occupés, combien d’enfants sont morts à QUANA au sud du Liban lors de la guerre de 2006….
    Certainement vous aller me dire des dommages collatéraux, ou une erreur de renseignement….       
    Bref nous savons très bien que l’Etat hébreu dispose des dernières technologies les plus sophistiquées en matière  de renseignements et de ciblage par satellite permettant de différencier à 100% les civiles  (enfants)  des  combattants, mais malgré ça l’armée  israélienne , en toute préméditation tue des femmes et surtout des enfants innocents: c’est la définition même du terrorisme

    AJM: Des dizaines de missiles avaient été tirés depuis l’endroit où se trouvaient ces victimes. L’armée israélienne a prévenu longtemps à l’avance qu’elle allait devoir bombarder la source de ces tirs. Selon le droit de la guerre (conventions de Genève), les victimes dont vous parlez sont celles du Hezbollah, qu’on peut et devrait accuser de les avoir sacrifiées sciemment. Plus de détails: http://www.ajm.ch/wordpress/?p=797

  6. Daniel cohen
    July 4th, 2008 | 12:00 pm

    AJM: Des dizaines de missiles avaient été tirés depuis l’endroit où se trouvaient ces victimes. L’armée israélienne a prévenu longtemps à l’avance qu’elle allait devoir bombarder la source de ces tirs. Selon le droit de la guerre (conventions de Genève), les victimes dont vous parlez sont celles du Hezbollah, qu’on peut et devrait accuser de les avoir sacrifiées sciemment. Plus de détails: http://www.ajm.ch/wordpress/?p=797

    Et qu’en est il alors de la première boucherie de QUANA (l’opération de Shimon PEREZ baptisé : Grappes de colère) où les même enfants et les mêmes femmes étaient réfugiés sous le drapeau des Nation Unies dans une base des casques bleu. AH… peut être eux étaient en train de préparer des attentats ou de porter des ceintures explosives n’est-ce pas…  

    J’ai oublié de signaler que juste avant la première boucherie de QUANA un avion espion israélien a survolé la base des casques bleu et le bombardement a eu lieu juste après. Ce qui montre que la préméditation est prouvée et que la thèse visant à démonterer qu’ ” il n’y a aucun autre “exemple” démontré d’infanticide par les soldats israéliens” est juste une propagande “politico – médiatique” qui n’a aucune valeur.

    AJM: Là aussi, Israël réagissait à des tirs de missiles (plusieurs centaines) contre ses localités par le Hezbollah. Il est vrai que des images du camp de Cana filmées par un drone ont permis d’établir qu’il ne s’agissait pas d’une cible militaire, mais Tsahal a affirmé avec force ne pas avoir disposé de ces images au moment du bombardement: communiqué officiel

    On est libre de le croire ou pas. Le fait est que les militaires israéliens, contrairement aux combattants islamiques du Hezbollah, sont formés pour respecter les conventions de Genève et éviter les incidents de ce genre, qui profitent systématiquement aux islamistes aux Nations Unies: http://www.ajm.ch/wordpress/?p=1003

    Ce qui est sûr, c’est que cet événement tragique a formé la base d’un accord de cessez-le-feu. Et ce qui est intéressant, c’est que cet accord faisait obligation au Hezbollah de ne plus tirer de missiles depuis des installations ostensiblement civiles. Il a fait juste le contraire, poussant les choses jusqu’au niveau d’une stratégie concertée: http://www.ajm.ch/wordpress/?p=797

    Et c’est sans doute en grande partie à cause de la crédulité des Occidentaux à cet égard que le Hezbollah mise de plus en plus sur de telles victimes civiles, sacrifiées sciemment.

  7. Daniel cohen
    July 4th, 2008 | 1:27 pm

    AJM: Là aussi, Israël réagissait à des tirs de missiles (plusieurs centaines) contre ses localités par le Hezbollah. Il est vrai que des images du camp de Cana filmées par un drone ont permis d’établir qu’il ne s’agissait pas d’une cible militaire, mais Tsahal a affirmé avec force ne pas avoir disposé de ces images au moment du bombardement: communiqué officiel

    Je ne voudrais pas  polémiquer sur cette question, mais l’argumentaire avancé me semble peu crédible voire même mensonger .
    Au fait, nous savons tous que la transmission des images des drones est instantanée, cela est indispensable et indiscutable pour pouvoir commander et gérer les opérations militaires et prendre des décisions rapides et  graves, dont notamment le bombardement . Ce sont les ABC même du  commandement miliaire.

    AJM: Les drones sont équipés de systèmes de réception de données en temps réel, mais la transmission des images qu’ils filment est le plus souvent différée et/ou intermittente et/ou relayée.

    Donc prétendre que  Tsahal  ne disposait  pas  de  ces images  au moment  du bombardement  est complètement absurde.
    Et en poussant notre réflexion à l’extrême , en  supposant que  le  communiqué  officiel  s’avère crédible (limite de la logique), cela est encore pire parce que Tsahal avoue indirectement qu’avec préméditation  a bombardé une base des Nations Unies connue et bien localisée abritant des casques bleu, ce qui viole encore le Droit international, ce qui confirme davantage   nos premiers propos relatifs à la négligence manifeste de l’armé israélienne de tout droit à la vie pour autrui.

    AJM: Le communiqué commence surtout par rappeler que le Hezbollah avait tiré des missiles depuis un lieu situé à proximité immédiate de ce camp. Pourquoi ne pas demander des comptes aussi aux casques bleus, qui ont dû assister à ces tirs, lesquels enfreignaient gravement les lois qu’ils étaient censés protéger et compromettaient clairement la sécurité des occupants du camp et des installations des NU.

  8. July 10th, 2008 | 3:46 pm

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