Alain Jean-Mairet » Enderlin / Karsenty — le droit de critiquer la presse, à quelles conditions
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Enderlin / Karsenty — le droit de critiquer la presse, à quelles conditions

Le mois passé, la 11e Chambre de la Cour d’appel de Paris a débouté Charles Enderlin et France 2 de leurs demandes à l’endroit de Philippe Karsenty, qui avait critiqué les premiers pour les aspects inacceptables du «reportage» selon lequel l’armée israélienne aurait tué un enfant palestinien au carrefour de Netzarim, dans la bande de Gaza, en septembre 2000. Karsenty avançait en substance que ce reportage était une supercherie et Enderlin l’attaquait en diffamation. 

Or c’était la première fois qu’un tribunal examinait le fond de l’affaire et exigeait par exemple de France 2 qu’elle produise enfin les séquences qui, selon Enderlin, prouvaient que l’enfant avait bien été tué. Ce jugement (ici sous forme de document pdf) est en fait le tout premier examen sérieux de cette affaire par une instance à la fois indépendante et supérieure.

Pour tenter de donner à ce jugement l’écho qu’il mérite, je vais en présenter les principaux considérants, thème après thème, chacun dans un billet aussi bref que possible. Ceci est le premier de cette série de billets; il est consacré au droit de critiquer. Il nous renseigne sur ce que le tribunal a jugé acceptable en fait de critique et pourquoi.

Voici donc les déclarations de Karsenty attaquées par Enderlin (pages 6-7 du jugement) et que la Cour d’appel de Paris n’a pas jugé judicieux de condamner en l’espèce:

Les critères de Précision, d’Indépendance, de Transparence et de Responsabilité de la méthode PHILTRE ont été violés à de nombreuses reprises par FRANCE 2 par la diffusion de la fausse mort de Mohamed AL DURA le 30 septembre 2000

Au moins deux membres du gouvernement de M. Jean-Pierre RAFFARIN et de nombreux journalistes savent que FRANCE 2 a présenté un faux reportage le 30 septembre 2000. Il serait bien qu’ils se manifestent afin de faire cesser cette mascarade […]

Nous espérons que le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel exigera la démission immédiate de ceux qui se sont livrés à celle supercherie

Au regard des éléments dont nous disposons, nous affirmons que le correspondant de FRANCE 2 à Jérusalem, Charles ENDERLIN, a effectivement diffusé un faux reportage ce 30 septembre 2000

Voici les incohérences du document de FRANCE 2:
Dès le début du reportage, on s’aperçoit que l’on assiste à une série de scènes jouées […]. Ce premier épisode est une pure fiction […]

Charles ENDERLIN en l’occurrence, se trompe et, du même coup, nous trompe. Pourquoi? Cherche-t-il à couvrir son imposture?

Nous vous invitons à découvrir les incohérences du document de FRANCE 2 sur Media-Ratings, ainsi que les réactions de certains médias à celle imposture.

Arlette Chabot a menacé de porter plainte contre toute personne qui accuserait FRANCE 2 d’avoir diffusé un faux ce 30 septembre 2000 […]

Nous espérons que le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel exigera la démission immédiate de ceux qui se sont livrés à celle supercherie […]

Espérons que les médias/rançais informeront rapidement leurs lecteurs, auditeurs et téléspectateurs de l’imposture médiatique à laquelle s ‘est livrée FRANCE2 depuis plus de quatre ans […]

Et voici le considérant central fondant la décision de la Cour à cet égard (page 9 du jugement):

Qu’alors que Philippe KARSENTY aborde des sujets d’intérêt général, telles les méthodes de travail des médias et, précisément, de la chaîne publique, la force des images et la pertinence des commentaires sur le vif, partant le droit du public à une information sérieuse, ce qui donne toute sa légitimité à la publication de ses recherches, Charles ENDERLIN peut d’autant moins se soustraire à la critique qu’elle le vise en tant que professionnel de l’information, correspondant en Israël et dans les territoires palestiniens pour les journaux télévisés de FRANCE 2 diffusés aux heures de grande audience, et qu’à ce titre, il s’expose inévitablement et consciemment à un contrôle des plus attentifs de ses faits et gestes de la part de ses concitoyens comme de ses confrères;

Le tribunal a donc estimé qu’un journaliste doit savoir qu’il s’expose à «un contrôle des plus attentifs de ses faits et gestes» et qu’il ne peut pas se soustraire à la critique (par exemple celle citée ci-dessus) s’il est attaqué en tant que professionnel de l’information, et à plus forte raison si les sujets abordés sont d’intérêt général. Le public a droit à une information sérieuse et des recherches critiques sont dès lors légitimes.

Ceci tout au moins dans la mesure où les critiques sont fondées et émises de bonne foi (lire à ce propos les considérants du milieu de la page 8 au haut de la page 9 du jugement). Dans les prochains billets, je vais tenter de montrer comment Karsenty a pu convaincre la Cour de sa bonne foi et du bien-fondé de ses arguments.

Suite de la série:
2 Enderlin / Karsenty — une déontologie en question 
3 Enderlin / Karsenty — le mystère de l’agonie disparue
4 Enderlin / Karsenty — l’actualité mise en scène?
5 Enderlin / Karsenty — où sont les balles?
6 Enderlin / Karsenty — où est le sang?
7 Enderlin / Karsenty — où sont les blessures?
8 Enderlin / Karsenty — où sont les témoins?

Comments

  1. geneviève
    June 5th, 2008 | 2:04 pm

    wow merci !
    bien que je la connaisse puisque vous l’avez déjà publiée, j’attends la suite avec impatience …
    mmmmhhhhhh, suis en train de rêver que tous les médias reprennent le thème et le publient allègrement tous azimuts afin que l’opinion mondiale revienne de son erreur …
    geneviève

  2. Rosine
    June 9th, 2008 | 1:33 am

    Il s’agit de la Cour d’Appel, c’est donc un arrêt ou une décision, le jugement n’étant rendu que par un Tribunal, à savoir, en première Instance. Le fond a donc bien déjà été examiné par le Tribunal, qui n’avait effectivement pas demandé ni vu les rushes. Lisez l’article d’Elie BARNAVi dans Marianne du 6 juin 2008, repris sur le site UPJF.org.

    AJM: Techniquement, il s’agit en effet d’un arrêt et non d’un jugement. Je vous prie de me pardonner ce lapsus de non-juriste. Mais il s’agit tout de même du premier jugement sur le fond, c’est-à-dire sur l’ensemble des faits. Voici l’article dont vous parlez:
    http://upjf.org/actualitees-upjf/article-14334-145-7-lhonneur-journalisme-elie-barnavi-propos-laffaire-al-dura.html