Alain Jean-Mairet » 2004 » October
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Arafat s’en va. Et alors?

Yasser Arafat, riche et malade, a été transporté dans les Hauts-de-Seine (et non en Suisse), où il bénéficiera de soins médicaux et de la sympathie de Jacques Chirac, bien qu’il fasse l’objet, en France, de poursuites judiciaires, certes laborieuses, à l’instar de certaines rectifications.

Il est de nombreuses manières de réagir aux risques de déstabilisation engendrés par le départ d’Arafat. Mais la pire consiste à faire l’apologie du personnage et à présenter les Palestiniens comme les victimes d’Israël.

Certes, il y a des victimes innocentes parmi les Palestinien(ne)s. Certes il faudra des négociations – rien d’important ne se fait sans négociations. Mais il ne suffit pas de le rappeler pour en favoriser la concrétisation.

Israël mène actuellement une guerre contre des mouvements armés qui s’attaquent systématiquement à sa population civile. Dans une telle situation, négocier, c’est renoncer à la victoire; et renoncer à la victoire, c’est inciter l’ennemi à en rêver, c’est prolonger la guerre.

Souvenons-nous:

Un moment crucial [le retrait d’Israël du Liban]
Jerusalem Post, 7 juin 2000
En mai 2000, les troupes israéliennes se retirent du Sud Liban. Pour la gauche israélienne, cette concession unilatérale est saluée comme un geste de grandeur et de conciliation indispensable; pour la droite, elle n’est qu’un signe de lassitude, dangereux et inutile. À qui les faits donneront-ils raison?

Ils avaient un nom pour cela
Jerusalem Post, 5 juillet 2000
Le virage politique entamé par Israël dans la question du conflit israélo-arabe peut être comparé à d’autres initiatives similaires tentées au cours de l’histoire. Dans cette perspective, quelles sont ses chances de succès?

Une dynamique pervertie est à l’œuvre
Jerusalem Post, 2 août 2000
Après Camp David II, le clivage ne cesse de s’accentuer entre la politique de concessions unilatérales d’Israël et celle de raidissement constant du camp palestinien. Quelle logique guide cette évolution inquiétante?

Les neuf vies d’Oslo
Jerusalem Post, 25 octobre 2000
Au lendemain d’une forte flambée de violences palestiniennes, les Israéliens commencent à s’interroger sérieusement sur le bien-fondé de leur politique d’apaisement. Mais au-delà des déclarations indignées, qu’en est-il de leur volonté politique?

Le souffle de la guerre
Jerusalem Post, 20 décembre 2000
La politique de conciliation se poursuit, mais les bruits de sabres se multiplient. Les dirigeants arabes, encouragés par ce qu’ils considèrent comme des signes de faiblesse d’Israël, évoquent ouvertement la possibilité d’une nouvelle guerre contre l’État juif. Où sont les risques majeurs? Comment les désamorcer?

Le processus d’Oslo: un choix israélien
Jerusalem Post, 3 janvier 2001
À mesure que la situation d’Israël se dégrade, la question de l’origine des décisions guidant le processus d’Oslo prend de plus en plus d’importance. Qui a voulu la politique de concessions unilatérales d’Israël?

Des territoires contre quoi?
American Spectator, mars 2001
Le triste bilan du processus d’Oslo appelle une analyse plus détachée et plus globale. Quelles furent les erreurs décisives, les suppositions erronées, les espérances illusoires?

La gauche s’accroche au mirage d’Oslo
Jerusalem Post, 25 avril 2001
Tous les espoirs placés par la gauche dans le processus d’Oslo se sont révélés vains. Dès lors, une remise en question profonde et un changement de politique s’imposent. Non?

La leçon libanaise d’Israël
Jerusalem Post, 23 mai 2001
Les Israéliens se réveillent brutalement du rêve d’Oslo, sous les tirs de roquettes provenant de territoires qui leur servaient de zone tampon avant le retrait de leurs forces armées du Sud Liban. Pourquoi le rêve tourna-t-il au cauchemar? Et que faire après l’état des lieux?

Prévenir la guerre: les options d’Israël
Jerusalem Post, 18 juillet 2001
La menace de guerre ouverte entre Israël et les États voisins commence à inquiéter également les représentants de la gauche. Mais leurs recommandations consistent, encore et toujours, à relancer le processus d’Oslo. Que faut-il en penser?< Les Arabes n’ont pas renoncé à détruire Israël
Wall Street Journal, 18 janvier 2002
Tout indique que l’incitation à la haine et aux attaques terroristes contre Israël non seulement se poursuivent mais encore menacent de s’étendre à l’ensemble du monde occidental. Quelle est la tâche centrale d’Israël et de la communauté internationale à cet égard?

La seule solution [pour Israël] est militaire
New York Post, 2 avril 2002
La guerre est maintenant totale entre les Palestiniens et Israël, et chacun y va de sa proposition de solution. Que valent les idées formulées par les principales parties prenantes?

Mettre un terme à la violence [palestinienne]
New York Post, 7 janvier 2003
Au cours de l’année 2002, sous le gouvernement Sharon, Israël a durci sa réplique aux violences palestiniennes. Il est temps de tirer un premier bilan de cette politique: comment évoluent les choses – sur le terrain et dans les esprits des Palestiniens? En conclusion: «Plus tôt les Palestiniens réaliseront à quel point leur violence est contreproductive, plus tôt ils y mettront fin.»

Cette guerre se terminera lorsque les «combattants» palestiniens seront définitivement vaincus. Pas avant. Ensuite, il sera temps de négocier, d’être compréhensif et généreux. Pas avant.

Le Vatican bétonne ses erreurs de jugement

Le Vatican publie cette semaine un manuel, en italien et en anglais, consacré à sa doctrine sociale. Une première: un ouvrage de 500 pages rassemblant ce que les papes exprimaient jusqu’alors sous forme d’encycliques et autres publications ponctuelles. Le Vatican y parle notamment de terrorisme. Mal, hélas.

Rome condamne le terrorisme, certes, mais qui ne le fait pas? Même les auteurs d’attentats-suicide à la bombe visant des civils innocents s’offusquent de l’expression, se prétendent des martyrs, et jusqu’à leurs mères le croient, au point que les professionnels de l’information recourent à d’innombrables stratagèmes pour éviter ce piège terminologique.

Ainsi, lorsque le Vatican prétend que «ceux qui se déclarent terroristes au nom de Dieu blasphèment», il pourfend des moulins. Car personne ne «se déclare terroriste au nom de Dieu».

Le Vatican a raison, en revanche, lorsqu’il décrit le terrorisme «comme l’une des formes les plus brutales de la violence qui bouleverse aujourd’hui la communauté internationale: le terrorisme sème la haine, la mort, le désir de vengeance et de représailles».

Et il interprète correctement l’évolution récente en déclarant que le terrorisme s’est transformé, passant d’«une stratégie subversive typique seulement de certaines organisations extrémistes, visant la destruction de choses et l’assassinat de personnes», à «un réseau obscur de complicités politiques, utilisant des moyens techniques sophistiqués, des ressources financières importantes, élaborant des stratégies à une vaste échelle».

Mais il refuse d’en tirer les conséquences lorsqu’il insiste sur la nécessité de tenir compte «des causes qui peuvent être à l’origine d’une telle forme de revendication inacceptable», lorsqu’il affirme que «la lutte contre le terrorisme implique le devoir moral de contribuer à créer les conditions afin qu’il ne naisse pas et qu’il ne puisse pas se développer», et qu’il plaide en faveur d’un engagement particulier, sur le plan pédagogique et politique, pour résoudre «les problèmes qui peuvent alimenter le terrorisme dans certaines situations dramatiques».

En effet, tout indique que les lacunes pédagogiques et les situations dramatiques sont sans relation avec le terrorisme.

En 1980 déjà, une enquête menée auprès d’islamistes détenus dans les geôles égyptiennes révéla que le candidat typique était «jeune (début de la vingtaine), d’origine rurale ou villageoise, de la classe moyenne ou moyenne inférieure, très motivé et réussissant ses entreprises, promis à une promotion sociale, avec une formation en sciences ou en ingénierie et issu d’une famille normalement unie». L’auteur de l’étude, le chercheur Saad Eddin Ibrahim, concluait que ces jeunes gens étaient «de statut sensiblement supérieur à la moyenne de leur génération», qu’ils constituaient même «l’idéal, ou le modèle des jeunes égyptiens».[1]

Ce résultat est confirmé par une étude de l’université américaine du Caire sur les problèmes économiques du pays, dont l’auteur, Galal A. Amin, conclut en s’étonnant de voir «combien il est rare de trouver des exemples de fanatisme religieux parmi les couches sociales très élevées ou très basses de la population égyptienne».[2]

Partout, les islamistes se recrutent parmi les éléments les plus brillants de la société. Ainsi, Fathi Chakaki, le fondateur du Djihad islamique, se vantait du fait que «certains des jeunes gens qui se sont sacrifiés [dans des opérations terroristes] provenaient de familles très aisées et détenaient des titres universitaires prestigieux».[3]

Le journaliste palestinien Khalid M. Amayreh constata également que les organisations islamiques militantes trouvent leurs supporters dans les cités riches plutôt que dans les campagnes pauvres et y décela «la réfutation de l’hypothèse largement répandue selon laquelle la popularité des islamistes prend racine dans la misère économique».[4]

Enfin, le Vatican s’égare dangereusement en demandant que «l’identification des coupables soit dûment prouvée, parce que la responsabilité pénale est toujours personnelle et ne peut pas être renvoyée aux religions, aux nations, aux ethnies auxquelles les terroristes appartiennent».

En effet, si, comme le Vatican l’admet, le terrorisme est devenu un vaste réseau noyautant des organisations politiques et étatiques dans le monde entier, il est coupablement naïf de lui opposer de simples gendarmes nationaux. La guerre est l’affaire de l’armée.

Le pape, en choisissant de consolider des «modèles pré-11 septembre», ne fait qu’aggraver la menace terroriste qui pèse sur le monde.


[1] Saad Eddin Ibrahim, «Anatomy of Egypt’s Militant Islamic Groups», International Journal of Middle East Studies (décembre 1980), p. 440.
[2] Galal A. Amin, Egypt’s Economic Predicament: A Study in the Interaction of External Pressure, Political Folly and Social Tensions in Egypt, 1960–1990 (Leiden: E.J. Brill, 1995), p. 136.
[3] Die Tageszeitung (Berlin), 25 juillet 1995.
[4] Khalid M. Amayreh, “Reality behind the Image», The Jerusalem Post, 24 février 1995.
  Ces quelques exemples, parmi de nombreux autres, sont tirés de l’ouvrage de Daniel Pipes «Militant Islam reaches America» dont la traduction française est actuellement en cours.

Les Suisses éliraient Kerry. Ils auraient tort. Gravement.

Un sondage publié hier révèle que les Suisses seraient 78% à voter pour Kerry, contre 6,5% seulement pour Bush. Pourquoi?

Simple anti-américanisme, également très présent en Suisse, et qui profite à Kerry, ici comme parmi les responsables de l’Autorité palestinienne? Certainement, mais il vaut la peine d’analyser plus avant.

À première vue, les Suisses, qui ne s’intéressent guère aux questions intérieures américaines, entendent ainsi sans doute pénaliser les aspects douloureux de la guerre d’Irak et l’attitude rigide du gouvernement américain dans le monde, notamment à l’ONU. Ensuite, ils saluent l’intelligence plus sophistiquée du message de John Kerry, ses promesses de consacrer davantage d’efforts à la conciliation, à l’étude de solutions.

Ont-ils raison? Le fait est que si la guerre d’Irak fut une erreur, John Kerry l’eut commise également. Il approuva de même l’intervention en Afghanistan. Un gouvernement Kerry se serait donc sans doute placé dans la même situation que le gouvernement Bush. La question est de savoir s’il s’en serait mieux sorti. Les Suisses le pensent. À l’instar des Français et des Belges, ils supposent que Kerry, ou plutôt sa politique, ferait mieux que la méthode Bush contre le terrorisme. Notamment.

À un niveau plus profond de la conscience helvétique, on peut déceler un clivage entre deux positions, deux visions du monde: l’une, vigoureuse, intransigeante, interventionniste, est incarnée par le président Bush, et l’autre, subtile, accommodante, prudente, est avancée par le candidat Kerry.

Ce clivage est fort bien reflété, grâce à l’intensité du débat américain, dans les différences, ou les lignes de force, séparant les pensées des républicains de celles des démocrates. Quelles sont ces différences?

Traditionnellement, les démocrates sont plutôt à gauche: plus de contrôle étatique, élargissement de la notion de liberté individuelle (homosexualité, criminalité, avortement), plus de tolérance à l’égard des ennemis déclarés de la civilisation (fascisme, communisme, islamisme), plus de diplomatie et de tact et moins de fermeté et d’exigences.

En comparaison, les républicains paraissent d’abord réactionnaires, ils veulent moins d’État mais plus de moralité, moins de tolérance envers les ennemis de la liberté et plus de positions nettes et tranchées, et surtout basées sur des principes concrets, vérifiables et éprouvés. Et nous approchons ici du cœur de la question.

La différence cruciale, tant entre Kerry et Bush qu’entre les démocrates et les républicains, entre les partisans de la paix à tout prix au Moyen-Orient et ceux de l’interventionnisme, réside d’abord dans le fondement que les uns et les autres donnent à leurs convictions.

Les démocrates ont confiance en l’avenir et en autrui. Ils veulent être bons, ils se persuadent que c’est-là le souhait de chaque être en ce monde et qu’il faut encourager les tentatives allant dans ce sens. Ils ont fait confiance aux bonnes intentions du marxisme, des divers mouvements communistes et nationalistes. Ils font confiance à l’ONU, à Arafat, à l’Islam. Ils sont sûrs que tous les problèmes peuvent être résolus par la négociation. Et ils ne condamnent guère que ceux qui ne partagent pas cette confiance, à qui ils reprochent leur attitude stricte et ce qu’ils considèrent comme de l’arrogance et en qui ils voient les vrais responsables des troubles actuels.

Les républicains en revanche doutent de la bonté de l’homme. Ils se souviennent que le fascisme a failli détruire la civilisation occidentale et le communisme la planète entière. Ils se rappellent les échecs, tant du colonialisme que des tentatives nationalistes puis tiers-mondistes. Ils se méfient de l’ONU, des médias, et plus généralement des bonnes intentions de ceux qui relativisent les valeurs morales. Ils craignent que trop de confiance ne nuise à la liberté et se dressent aisément pour la défendre. Au fond, ils doutent, instinctivement, des théories. Ils veulent du solide.

D’un côté, Bush. Chacun sait ce qu’il veut, ce qu’il pense, ce qu’il fait. C’est assez clair: gagner la guerre contre le terrorisme, imposer les principes de la démocratie. Il fait des erreurs, mais qui n’en fait pas? De l’autre, Kerry. Personne ne sait vraiment ce qu’il veut, ce qu’il pense, ce qu’il fera, car son parcours a été louvoyant et son programme n’est défini qu’en termes vagues. Il promet d’être plus intelligent que Bush. Il faudrait lui faire confiance.

Ainsi, le monde se sépare entre ceux qui veulent croire et ceux qui doutent. Les premiers veulent Kerry, les autres Bush. Qui a raison?

D’une manière générale, la sagesse dicte d’avoir confiance en l’avenir, bien sûr, et de favoriser, de soutenir, les projets qui paraissent prometteurs. Il faut absolument croire, par exemple, en la possibilité de régler les conflits de manière pacifique. Cela est vital. Il faut favoriser la réflexion, l’expression de tous les points de vue en présence, la conciliation.

Il faut même donner une chance à ce qu’on pourrait appeler l’intelligence collective, même lorsqu’elle paraît limiter les intérêts individuels, et examiner, tester, les idées nouvelles, les visions de civilisations inédites, les projets de société avant-gardistes. Oui.

Mais à condition de rester en mesure de distinguer et d’interrompre à temps les expériences nuisibles. Et de tirer les leçons du passé. Or ces conditions ne sont pas remplies aujourd’hui.

D’abord, nous n’avons pas affaire à une expérience limitée, mais à une situation d’urgence, mettant en jeu la survie de notre civilisation, voire de la planète. Et toutes les expériences passées nous crient que la plus extrême fermeté est requise dans une telle situation.

Ainsi, la guerre contre le terrorisme peut être perdue. Dans quelques mois, sans doute, l’un des principaux sponsors du terrorisme islamique, le régime de Téhéran, sera en mesure de détruire Israël en quelques heures. Tout, ou presque, indique qu’une majorité pourra être réunie, un jour ou l’autre, en son sein, pour décider de lancer cette attaque.

Kerry ou Bush? Croire ou douter?

Imaginons que Téhéran, ou le Hezbollah, attaque Israël. Que fera Kerry, que fera Bush? En gros, selon toutes probabilités, Kerry parlementera et Bush frappera. Car pour les démocrates, une telle attaque ne signalera que l’exaspération des Iraniens face à l’arrogance des Israéliens, des Américains ou des Occidentaux, et ainsi, pour les plus pacifistes d’entre eux, la nécessité de traiter Téhéran avec encore plus de tact et de déférence et, pour les plus résolus, de donner tout de même une nouvelle chance à la paix. Souvenons-nous des années 1930.

Pour les républicains, en revanche, cette attaque sera intolérable et la réplique immédiate et extrêmement douloureuse, voire mortelle, pour le régime des mollahs. Qui s’en rendent très bien compte.

Si l’étude de l’histoire, et de la psychologie, a un sens, alors nous devons admettre que Bush protégera mieux le monde contre la terreur. Nous devons même constater que la simple élection de John Kerry, des démocrates, favorisera l’extrémisme, et donc la mort et la destruction.

En effet, si l’arrivée au pouvoir à Washington d’un démocrate facilitera peut-être certaines négociations avec des partenaires modérés, elle encouragera sûrement certains partisans de l’action violente à devenir plus entreprenants. Et ceux-ci, par la force des choses, s’imposent le plus souvent.

En conclusion, élire Kerry serait une erreur. Grossière. Les Suisses ont donc tort. En grande majorité. Pourquoi?

D’une part, comme le révèle si bien les affrontements télévisés entre Bush et Kerry, la position démocrate est plus élégante, plus séduisante. Il est tentant de croire que l’intelligence triomphera de la force brutale. Tous les esprits convaincus de la valeur prééminente de la paix, et ils sont nombreux dans mon pays, ce dont je me félicite, sont ainsi enclins à favoriser des solutions axées essentiellement sur des notions proches de celle de la paix.

L’erreur est donc facile. De plus, elle présuppose une certaine paresse intellectuelle profondément humaine et largement répandue parmi ceux d’entre nous qui n’ont plus guère à lutter pour leur propre survie: il est plus naturel de favoriser le porteur de bonnes intentions que le messager de la guerre. Et il est pénible, laborieux, de se pencher, l’esprit largement ouvert, sur les enseignements de l’histoire.

D’autre part, notamment par un autre phénomène psychologique naturel, basé sur le fait que celui qui prône la conciliation sera tenté d’en devenir un bon spécialiste, et donc un bon rhétoricien, il se trouve que les promoteurs de la position démocrate ont une voix sensiblement plus sophistiquée et plus présente que celle des républicains.

Ainsi, en Amérique, le secteur extrêmement efficace des nouvelles brèves (les News) télévisées est une spécialité presque exclusivement démocrate (l’exception qui confirme la règle étant fox news). Seule la vigueur exceptionnelle du bon sens traditionnel américain met encore le pays à l’abri des errances intellectuelles véhiculées par la majorité de ses journalistes.

En Suisse, le point de vue «républicain», ou disons un certain équilibre objectif en la matière, n’est plus guère judicieusement représenté que par la Neue Zürcher Zeitung et la Weltwoche. Et le résultat aberrant du sondage dont il est question ici révèle bien cette triste réalité de la presse suisse que même le sens commun, visiblement assoupi, et les valeurs morales, éreintées par plusieurs siècles sans aucune alerte sérieuse, ne parviennent plus à compenser.

Que faire? Les esprits «républicains» doivent quitter leurs retranchements et descendre dans l’arène, sur le terrain des démocrates. La presse de droite doit devenir plus présente dans les médias proches de l’opinion: les news télévisées, les quotidiens régionaux, les grands weblogs thématiques.

Les meilleurs de ces esprits doivent prendre de la hauteur et consacrer leurs talents à exposer les enseignements de l’histoire qui doivent être respectés pour que notre civilisation conserve un avenir. Ils doivent écrire et enseigner davantage. Il faut que les étudiants aient une chance de s’épanouir hors du chaudron des idées démocrates, voire des idéologies gauchisantes et islamisantes qui dominent le monde universitaire occidental actuel.

>Et puis, il faut parler de la foi, aussi, de celle qui produit des prophètes et de celle qui accoutre des terroristes. De celle qui grandit l’âme et de celle qui restreint la raison. De celle qui guide la morale et de celle qui égare l’entendement. Il faut parler des idéologies et des différences qui les séparent de la foi. Il faut redéfinir les bases sur lesquelles les individus construisent leurs convictions. Il faut débattre des motivations inhérentes à la vie et à la conscience.

Il faut penser davantage. Sinon, nous pourrions bientôt cesser d’être.

Attention.

L’anglais obligatoire, non. La culture anglo-saxonne à l’honneur, oui

L’anglais des jeunes Français se dégrade, constate le «rapport Thélot», qui préconise d’enseigner à tous les élèves de l’hexagone un «anglais de communication internationale». La proposition, qui s’inscrit dans un élan en soi louable vers «la réussite de tous les élèves», est aujourd’hui largement contestée. Et certains souhaitent qu’on enseigne plutôt l’arabe aux jeunes Français.

L’idée d’imposer l’anglais dès les premiers cycles scolaires est en effet peu judicieuse, mais pas parce qu’elle va à l’encontre du pluralisme culturel, qu’elle prépare le terrain pour des restrictions budgétaires dans l’éducation ou qu’elle favorise l’émergence d’un «anglais d’aéroport».

Les Français devraient mieux comprendre l’anglais, c’est évident. Mais à quoi bon leur apprendre une langue donnant accès à une culture dont on leur répète par ailleurs sur tous les tons qu’elle est sans valeur?

Si les Français maîtrisent mal l’anglais, ce n’est pas par déficit linguistique. C’est la conséquence, par exemple, de leur anti-américanisme endémique (traduit en de nombreuses langues, le site de Daniel Pipes offre une profusion de versions françaises/anglaises parallèles grâce auxquelles on peut se familiariser sans effort tant avec la langue anglaise qu’avec une pensée américaine d’excellent niveau).

Apprendre l’anglais est l’un des apprentissages linguistiques les plus aisés qui soient, pour les Français. Tous baignent déjà dans la langue anglaise, malgré la Loi Toubon. Et Internet regorge d’outils (certains gratuits) permettant à tout un chacun, animé d’un minimum de (bonne) volonté, de perfectionner ses connaissances scolaires.

Ainsi, si les Français veulent améliorer leur anglais, ils doivent commencer par respecter la culture et apprécier la valeur des civilisations que cette langue a accompagnées. Et ici, l’État français, en l’occurrence l’Éducation nationale, a en effet un rôle majeur à jouer, en portant un regard plus objectif et surtout plus différencié sur des thèmes tels que l’empire britannique, le colonialisme ou encore l’histoire de la politique, intérieure et extérieure, des États-Unis.

Le véritable challenge consiste ici à réconcilier les Français avec l’héritage socioculturel anglo-saxon, et non à leur imposer un outil – la langue anglaise – dont ils sont par ailleurs censés dénigrer l’emploi.

Et quant à l’enseignement de l’arabe, c’est plutôt au Moyen-Orient, où «65 millions d’adultes arabes, soit près d’un quart de la population, ne savent ni lire ni écrire», qu’il conviendrait de l’imposer.

Jean-Paul II contre Erdogan

Il y a encore une dizaine d’années, les choses étaient claires. La Turquie était un bastion de la laïcité, garantie par la principale force organisée du pays, l’armée. Le pays était alors un allié sans réserve des États-Unis et de la démocratie, un rempart, de longue date, contre le communisme et l’islamisme.

À l’époque, la sagesse dictait d’intégrer la Turquie dans l’Europe le plus rapidement possible, afin de renforcer son aura de nation laïque, moderne et progressiste vis-à-vis de l’Iran des mollahs. Mais cette attitude n’était pas politiquement correcte aux yeux de l’Amérique démocrate de Bill Clinton et des défenseurs des droits de l’homme.

Aujourd’hui, les droits humains ont progressé en Turquie, mais le choix de l’attitude à adopter à son égard est beaucoup plus délicat. L’influence de l’armée, c’est-à-dire de la laïcité et de l’alliance avec les valeurs occidentales, y est affaiblie. Les réformes y sont plus rapides que jamais, du moins sur le papier, mais les intentions des dirigeants y paraissent contradictoires. Si bien que personne ne peut dire aujourd’hui si Ankara se dirige plutôt vers la démocratie ou vers l’islamisme. La décision de favoriser ou non l’adhésion de la Turquie à l’UE se transforme en un coup de dés. Et l’opportunisme politique dicte à certains de prier le peuple de se prononcer.

Il y a une autre voie, plus active et prometteuse, qui consiste à maintenir le cap initial. Dès les débuts de la discussion, en Europe, sur l’adhésion de la Turquie, la conclusion qui s’est imposée a toujours consisté à définir une série de critères d’adhésion et à attendre qu’Ankara les remplisse. C’était peu judicieux il y a dix ans, voire cinq ans, mais cela redevient la règle d’or aujourd’hui. À cela près que les critères d’adhésion, actuellement de natures démocratiques, économiques et institutionnelles, doivent être complétés par un volet religieux.

Si l’Europe, face à la déferlante islamique, tient à préserver ses cultures, elle doit exiger leur respect explicitement, avec force et fermeté.

Elle peut éviter d’avoir à choisir d’être chrétienne, comme l’y incitent ses traditions, ou religieusement neutre, comme le suggère la tendance moderne, mais elle doit prendre position, de manière claire et détaillée, sur la place qu’elle entend accorder à la religion en son sein. Il ne suffit plus d’éluder le sujet ou de noyer le poisson en débattant de la mention de Dieu dans la Constitution européenne.

Il est impératif de définir dans quelle mesure précise la religion peut contribuer à la vie publique, sociale et politique en Europe.

Un solide projet de catalogue de critères religieux d’adhésion à l’UE serait sans doute le plus beau cadeau que Jean-Paul II puisse faire à ses fidèles, et au monde entier.

La religion de se sentir bien

Hier, Tarek Mitri, sociologue des religions, membre de l’Eglise grecque orthodoxe du Liban (ou «orthodoxe depuis deux mille ans», comme il semble aimer le dire), responsable des relations interreligieuses du Conseil œcuménique des églises (COE), et considéré comme au cœur des efforts visant à établir des relations pacifiques et un climat de compréhension entre Musulmans et Chrétiens, a présenté son nouveau livre – Au nom de la Bible, au nom de l’Amérique – dans les locaux du COE, à Genève.

Dans une ambiance bon enfant, entre amis au sourire toujours entendu, et en attendant un verre de blanc bien mérité («ou un jus de fruits», ajoute l’organisateur sur un ton vaguement condescendant), on apprend ainsi, tout d’abord, que les religions sont un thème extrêmement complexe et nuancé, oui, dont la compréhension de la nature et de l’influence sur la marche du monde requiert une étude sérieuse, évitant, surtout, les écueils tels que le sensationnalisme, l’essentialisme ou encore le culturalisme (toussotements polis).

Suivent des explications sur l’évolution de la pensée séculariste, qui passa d’un déni de l’importance et des différences séparant les religions à l’actuelle exagération de ces dernières caractéristiques – le sage veillant naturellement à évoluer entre ces deux tendances excessives. Bien sûr.

Puis Mitri en vient au fait: les évangéliques conservateurs américains, qu’il confond volontiers, déclenchant ainsi à volonté de grands rires dans l’assemblée, avec les Américains en général, qui se considèrent comme «le peuple élu, la lumière du monde» et qui «ne nous aiment pas», et qui, le 11 septembre 2001, ont «découvert que le terrorisme islamique existe», et qui, depuis, ont peur. L’événement leur a «ouvert les yeux», mais les a également «aveuglés», rendu «encore plus incapables de comprendre le monde».

Mitri évoque la montée en puissance du courant évangélique américain, censé inspirer «le messianisme politique» du président Bush. «Comment se fait-il que dans ce pays qui abrite les meilleures universités du monde, les gens soient si crédules, et croient n’importe quoi», se demande l’orateur.

«Pour comprendre la religion aux États-Unis, poursuit-il, il faut utiliser la métaphore du marché», parler «d’offre et de demande», d’«investissement tant matériel que spirituel» et de «rendement». Nous avons là selon lui la clé du succès de la religion aux États-Unis, qui reste très présente malgré la séparation «assez prononcée» entre religion et État, laquelle séparation a entraîné l’affaiblissement de la religion en Europe (selon Tocqueville).

Mais la vraie religion de Bush, nous dit Mitri, ce n’est pas l’évangélisme conservateur, non c’est l’Amérique, tout simplement, c’est «la religion de se sentir bien». Et d’ailleurs, nous souffle-t-il sur le ton de la confidence, après la révélation du scandale d’Abou Ghraib, Bush a prononcé un discours d’excuse, ou plutôt «d’auto-adulation», qu’il termina par les mots (à voix basse): «it feels good» (légère incrédulité dans la salle, qui motive une répétition: «it feels good»).

En conclusion, Mitri dit penser que «les évangéliques conservateurs ont atteint un plafond», qu’ils n’iront pas plus loin. Mais, conséquence peut-être de cette humeur joviale, ou d’une certaine langueur intellectuelle, la Radio suisse romande, dans sa revue des titres de la presse du lendemain (17e minute), ne retient du discours de Mitri qu’«une constatation, à savoir que [les] rangs [des évangéliques conservateurs] ne vont cesser de grossir dans les prochaines années».

Peu importe la rigueur de l’information du moment que le cœur y est.

Palestino a pris vingt ans. Ce n’est pas juste

Hier, la Cour d’assises de Neuchâtel a condamné «Palestino» à 20 ans de réclusion pour le meurtre, commis en juillet 2003, d’une jeune Albanaise de 16 ans, au Locle, dans le Jura neuchâtelois, en Suisse. L’affaire avait alors fortement agité les consciences dans la région.

L’action s’était déroulée comme au ralenti. L’homme, éconduit, alors âgé de 32 ans, avait menacé la jeune fille à maintes reprises, et avait même été condamné pour ce motif, à la suite des plaintes répétées des parents. Puis il s’est procuré une arme, puis il s’en est servi. En pleine rue. Une première balle dans la nuque, à bout portant, en maintenant la victime par les cheveux de l’autre main; et une seconde balle, dans la tête, alors qu’elle gisait devant lui.

Aujourd’hui, on lit dans la presse que la Cour a reconnu l’entière responsabilité pénale du prévenu pour des actes dont «on peine à s’expliquer le mobile», sinon la jalousie et un égoïsme démesurés. Le condamné aussi ne «s’explique pas son geste».

Pas de circonstances atténuantes pour «Palestino», dont les compatriotes, aujourd’hui, sont poussés par leur télévision officielle à admettre que la mort est souhaitable, que les Juifs doivent tous être tués, que la haine est une forme de culture. Et l’instruction publique est à l’avenant.

Pas d’explication convaincante pour ce geste, alors que, dans de nombreux pays arabes, le meurtre d’une femme reste considéré comme une affaire privée. La mentalité arabe, notamment son influence sur l’éducation des jeunes enfants, a pourtant fait l’objet de recherches sérieuses, de même que le contenu de l’enseignement scolaire.

«Palestino» a été trompé sur toute la ligne. Par son propre aveuglement bien sûr (et que sont douze à treize ans de privation de liberté comparés à la mort d’une jeune fille?), mais surtout par tout ce qui l’attache aux valeurs de son passé. Et aujourd’hui, par notre lâcheté. Car on a refusé d’ouvrir les yeux, de briser les tabous de la rectitude politique. Et c’est cela qui n’est pas juste.

L’anti-américanisme à la genevoise

Ces jours-ci, le bon peuple de Genève apprend, à ses propres frais, que les Américains s’apprêtent à envahir la planète et qu’ils s’y préparent depuis près de 30 ans. Dans sa nouvelle pièce de théâtre, «Opération Métastases», Dominique Ziegler, fils de Jean, expose ses réflexions géopolitiques à un public, semble-t-il, conquis – «la pièce marche très bien», se réjouit-on au Théâtre de Carouge.

La pièce met en scène la rencontre entre deux agents des services secrets américains: un vieux renard qui a fait ses galons pendant la guerre froide, et un jeune loup qui se prépare à infiltrer Al-Qaida et qui souhaite profiter des conseils de l’ancien. L’auteur y présente la thèse selon laquelle (certains éléments de) la CIA, après avoir fait tuer massivement les opposants à sa stratégie depuis la Deuxième Guerre mondiale, a sciemment mis en place les composants de la vague de terrorisme islamique actuelle afin de justifier ses visées hégémoniques.

Si Ziegler veille à maintenir sur scène un minimum de tenue dans le propos et de flou artistique dans l’explication, il livre volontiers le fond de sa pensée dans une interview diffusée hier par couleur3, une station de radio de la Société suisse de radiodiffusion et télévision. Extraits:

On est victimes, tributaires des décisions de ces mecs-là. De ceux qui font vraiment, véridiquement, concrètement la politique étrangère des États-Unis, c’est-à-dire la CIA. C’est pas les diplomates qui font la politique étrangère des États-Unis, c’est la CIA, donc c’est la CIA qui fait la politique du monde. L’idée de l’Opération Métastases, c’est un double complot, c’est-à-dire, les politologues disent toujours que le terrorisme se répand comme des métastases dans le monde, sur notre planète, tel le cancer. Le cancer du terrorisme se répand, et, pour répondre à cela, les États-Unis disent: «on va répliquer, on va faire la guerre du bien», pour être aussi schématique qu’eux, aussi abruti.

Le truc, c’est que quand tu luttes contre un truc qui se répand, tu te répands aussi. Et au bout d’un moment, tu te poses la question: est-ce que c’est pas très utile, des mecs qui se répandent pour que tu puisses te répandre toi aussi?

Après la guerre froide, y’avait plus d’ennemis, et les États-Unis étaient archi ennuyés, et du coup, les terroristes islamistes… j’aime pas le mot islamiste, parce qu’y a Islam dedans. On dit pas les chrétienistes, ou les juifistes, mais islamistes, on dit islamistes. Tu vois. Y’a déjà une espèce de racisme anti-Musulmans qui, moi, me dérange. Ça c’est entre parenthèses.

Donc, c’est très pratique pour les États-Unis de répondre à cette menace, et c’est surtout vachement utile, donc tu peux légitimement te poser la question, jusqu’à quel point ces ennemis ne sont pas fabriqués ou en tous cas encouragés pour, justement, permettre une expansion nord-américaine dans le monde.

Je pars d’une réalité qui, surtout au début, quand le vieil agent fait le résumé de toutes les missions qu’il a faites, ça c’est du sûr et certain, le Viêt-Nam, l’opération Phénix, Guatemala, Chili, etc. c’est sûr, c’est avéré, hein, c’est des tueries massives, faites au nom d’un, d’un idéal entre guillemets, mais qui n’est pas très idéal, qui est en fait juste un intérêt stratégique. Ça c’est du sûr et certain. Après, je commence à délirer un peu (…).

Parce que, encore une fois, la CIA pratique la désinformation, à un très haut niveau, c’est vraiment, ça fait partie de leur boulot d’avoir des faux articles, d’avoir des faux attentats. La guerre du Viêt-Nam, elle a été déclenchée à partir d’un faux attentat contre un navire qui croisait dans les eaux territoriales vietnamiennes, et la guerre d’Irak, elle a été déclenchée à partir de fausses preuves. Bush a demandé: «fabriquez-moi des preuves!» C’est quelque chose qui est connu. Et c’est la CIA qui s’y est collée.

La CIA, elle fabrique, elle informe pas seulement, elle désinforme, en fait elle désinforme plus qu’elle informe. Ouais, ben, après elle le présente comme une information, bien sûr, quand tu fais de la désinformation, tu vas pas dire, heu, voilà de la désinformation, tu vas dire que c’est de l’information. C’est du bluff, et une fois que t’as un peu distillé ton venin, ben, tu fais c’que tu veux, quoi.

Et c’est ça qui est étonnant, c’est que, bien que ça se sache, les gens continuent à marcher, les gens sont très cons. Mais, heu, nous, en tant que Suisses, aujourd’hui, à l’heure actuelle, on est mal barrés pour dire, hein, qu’est-ce qu’y sont cons ces Américains quand on sait qu’on s’est fait avoir dans les grandes largeurs par un dénommé Blocher.

Il faut savoir que 57% des Suisses font du vote raciste, aujourd’hui, et qu’ils se font avoir par une espèce de propagande alarmiste, anti-étrangers, alors que tous les jours, dans nos pays, on côtoie des gens d’origine étrangère – j’aime pas le mot étranger, je trouve que c’est de la m…, moi j’suis assez gêné aussi, en tant que Suisse, de, d’essayer de faire la morale aux Américains, parce que c’est tellement lamentable ce qu’on vit aujourd’hui que, que voilà…

 

Et pourtant, qu’on ne s’y trompe pas, en fait, Dominique Ziegler rêve de l’Amérique:

Moi, mon rêve, évidemment, c’est, si j’avais pu, si j’avais pu me transposer, me télétransporter, aux États-Unis et faire la pièce aux États-Unis, aujourd’hui, je serais absolument ravi. Bon, j’suis né à Genève, j’fais la pièce à Genève. Avec l’impact minimum que ça aura, bon peut-être qu’il y aura un ou deux Américains dans la salle qui vont tilter. Je sais pas les réactions que ça aurait. Mais je pense que, qu’y en aurait, quoi, et que, que ça inviterait à la réflexion, sur le pouvoir de, de manipulation des services secrets, qui encore une fois sont le bras armé du gouvernement.

Dominique Ziegler est citoyen suisse et jouit à ce titre d’une liberté d’expression qu’il n’est pas question de contester – au contraire, la présence dans les médias de telles opinions témoigne du respect des valeurs qui forment les bases de la démocratie bien comprise.

Mais que penser du soutien accordé à cette pièce de théâtre? L‘État de Genève, Migros et l’Université de Genève peuvent-ils vraiment, en respectant leurs bases légales, leurs statuts et leurs directives spécifiques en la matière, associer leur nom, dans une quelconque mesure, aux déclarations citées ici?

4 octobre 2004
Le Département de l’instruction publique du canton de Genève, principal parrain de la pièce, n’a pas donné suite à sa promesse de prendre position. Au Service culturel de Migros-Genève, qui assure un soutien financier, se charge gratuitement de la vente de billets et promeut la manifestation, les responsables sont absents. Vincent Jacquemet, chargé des Activités culturelles de l’université de Genève, précise que la contribution de ses services s’est limitée à «un mailing aux étudiants intéressés au théâtre» et insiste sur la «réelle qualité artistique de la pièce».

Mais, comme le relève Daniel Pipes, dans son article sur le sujet, la qualité intrinsèque des œuvres ne suffit pas toujours, à Genève, pour justifier leur message:

En 1994, la Ville de Genève organisa la représentation des œuvres théâtrales complètes de Voltaire pour célébrer le 300e anniversaire de sa naissance. L’une des pièces prévues était «Mahomet, ou le Fanatisme», une tragédie en cinq actes jouée pour la première fois en 1742 et qui dénonce l’intolérance religieuse en relatant notamment les assassinats politiques attribués (de source musulmane) au prophète Mahomet. La communauté musulmane (des fondations à vocation culturelle parrainées par l’État) s’opposa à ce projet. La Ville de Genève lui retira alors son soutien et aucune institution privée n’osa prendre le relais, si bien que la représentation fut annulée.

Au bout du Léman, on semble préférer Ziegler à Voltaire, et l’Islam à l’Amérique. À chacun ses rêves.